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FERNANDO PESSOA, LE REVE ET LE VOYAGE : entretien avec Paulo Borg

December 31, 2018 4:43 pm

Paulo Borges est l’un des philosophes portugais qui s’est le plus penché sur l’œuvre de Fernando Pessoa au cours du XXIème siècle, afin de sonder et d’interpréter la profonde, labyrinthique et surprenante pensée du plus universel des écrivains portugais. Paulo Borges a dédié neuf livres à Pessoa, dont certains sont traduits dans d’autres langues, et il a donné des dizaines de conférences, parmi lesquelles une a eu lieu au Lisboa Pessoa Hotel, intitulée  «A vida como sonho« la vie tel qu’un rêve », où il est conseillé de lire à nouveau le Livre de l’Inquiétude en intégrant les préceptes du “rêve lucide” et du “yoga du sommeil” ». Ici, comme pour d’autres occasions, le penseur a proposé une interprétation de l’œuvre de Pessoa au travers de comparaisons entre grandes traditions philosophiques et spirituelles universelles, comme ici notamment, entre le bouddhisme et le yoga.

En plus d’être professeur de Philosophie de l’Université de Lisbonne, où il a le Noyau de Pensées Portugais et de Culture LusophonePaulo Borges est également poète, romancier, fondateur et membre d’associations et d’organisations de type philosophique, éthique, écologique, entre autres domaines auquel il s’est dédié, dans une incessante recherche et partage de connaissance et de savoir, à différents niveaux et touchant plusieurs secteurs de la société, en le convertissent en une figure singulière et en une voix originale du panorama culturel lusophone. Nous avons eu le plaisir de nous assoir avec lui, après son colloque, dans le Lisboa Pessoa Hotel, pour approfondir les connaissances au sujet de certains thèmes de Pessoa au cours de ce bref et percutant entretient, duquel nous sommes reconnaissants.

 

Cher professeur Paulo Borges, vous avez, durant votre activité intellectuelle et philosophique, travaillé sur le thème du rêve chez Fernando Pessoa. Pouvez-vous nous décrire brièvement votre approche de ce thème fascinant dans l’œuvre et dans la pensée de Pessoa ?

Paulo Borges : “L’un des thèmes les plus caractéristique de l’œuvre de Fernando Pessoa est l’expérience de vie, du monde et de la réalité comme ceux de l’illusion ou du rêve non substantiel, comme fait ressortir le Livre de l’Inquiétude de Bernardo Soares. Le thème est profondément ancré dans la tradition littéraire occidentale (Píndaro, Cervantes, Shakespeare, Calderón de la Barca…), et rejette, parallèlement, la tradition philosophique dominante. Contrairement au mouvement de pensée indien, il cherche à s’assurer de la réalité des choses dans le but de rendre possible la science et la technique, en rejetant l’idée d’un monde créé par un Dieu illusionniste ou trompeur, comme présenté par Platon ou Descartes. Ce thème date déjà du temps des cultures indigènes, le « Temps du rêve », comme chez les aborigènes australiens, opère la transition du chaos vers le cosmos. Par lui, tout est possible, car la forme des êtres et des choses n’a pas encore été définie ; tout est en métamorphose. Cela s’écarte des pensées de Platon et de Descartes, mais converge avec la tradition poético-littéraire occidentale se rapprochant de l’idéologie de Schopenhauer et Nietzsche, selon laquelle le savoir et la vie humaine sont vus comme « illusion » anthropomorphique et « rêve éveillé ». Pessoa s’inscrit dans ce langage dissident, où le rêve et l’illusion sont considérés comme essence du réel. Ce que je cherche encore à démontrer, malgré les divergences sur la question, c’est que Pessoa s’inscrit davantage, et de manière significative, dans une tradition indo-tibétaine, qui explore en profondeur les possibilités oniriques pour le savoir et la liberté spirituelle, comme nous le voyons lorsque Bernardo Soares évoque explicitement l’une des plus récentes découvertes neuroscientifiques, la possibilité d’arriver à faire des rêves lucides. Cela met davantage en lumière l’un des plus grands thèmes de son œuvre, en ouvrant des perspectives inédites d’études sur Pessoa. Par cette investigation, je cherche à comprendre Pessoa à la lumière des thèmes orientaux, tout comme la phénoménologie des différents états de conscience. »

Nous nous sommes aperçus que, parmi les activités scientifiques qu’a organisé l’Université de Lisbonne, le colloque « As viagens da saudade », accueillant plusieurs discours sur Pessoa. Etant donné l’intérêt que vous portez pour le thème du voyage, et comme le Lisboa Pessoa Hotel reçoit quotidiennement des voyageurs du monde entier, il serait intéressant de savoir comment le voyage survient, que ce soit dans la pensée de Pessoa, ou dans la vôtre.

Paulo Borges : « Le thème du voyage est l’un des grands sujets de la littérature et de la pensée universelle ; en général, nous pouvons dire que le voyage extérieur mène à celui de l’intérieur, car il est vrai qu’être en contact avec d’autres peuples, cultures et paysages stimule la décentralisation et l’ouverture des mentalités et des cœurs. On découvre dans la pensée de Pessoa son propre voyage intérieur, où il apprend que son intérieur n’est non pas un « moi » substantiel et fixe, mais un vide, un espace ouvert, sans forme, indéterminé, un « rien » ou un « personne », l’expérience peut se convertir en tout, au travers d’un radical exercice de l’imagination créative, le conduisant à la création d’hétéronymes. Ma pensée dialogue avec celle de Pessoa, bien qu’elle dépasse le domaine psychologique et qu’elle cherche à considérer le voyage comme l’histoire du fond, sans réel fond pour faire toujours de nouvelles expériences personnelles dans une multiplicité de vies et de phénomènes. »

Au cours des dernières décennies, Fernando Pessoa est devenu un phénomène mondial. Son œuvre est traduite dans des dizaines de langues, lue par des millions de personnes, les arts et la philosophie traduisent son héritage, des projets touristiques et littéraires se créent, comme le Lisbonne Pessoa Hotel. De quel œil, selon vous, verrait sa colossale, multifacette, posthume et universelle notoriété, si Pessoa pouvait la commenter ?

Paulo Borges : « D’un côté, je pense qu’il réagirait naturellement, d’un autre côté, avec beaucoup d’ironie. Cela est dû au fait de Pessoa, au-delà d’être précocement conscient de son génie littéraire et de son inexorable succès – il s’est auto-nommé « Super-Camões » et a affirmé être le « poète suprême d’Europe, de tous les temps », à 24ans -, il n’a jamais opté pour les stratégies pouvant le rendre célèbre pendant qu’il était en vie, il négligeait la publication de ses écrits et vivait, finalement, dans une situation financière très précaire. Peut-être a-t-il agi ainsi pour voir la vie comme rêve et illusion. »

Entretien réalisé par Fabrizio Boscaglia

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